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Traces de la vie sauvage en Morvan
Ce texte est une version complétée d'un article à paraître dans le numéro de mars 2005 de la revue "Vents du Morvan". Que connaissons-nous des animaux sauvages qui nous entourent ? Les oiseaux nous sont familiers; autour de la maison, ils sont là, tout près, ils se donnent à voir et à entendre. Difficile de marcher une heure dans le Morvan sans en voir ou en entendre au moins une vingtaine d’espèces. Il y a des moments plus favorables, le printemps bien sûr avec le concert incessant des chants, surtout au lever et au coucher du jour, mais l’hiver aussi, surtout par les journées ensoleillées et sans vent ; il suffit de tourner sur soi-même en explorant du regard la surface des prés, les haies et les lisières dépourvues de feuilles, pour détecter les troupes de passereaux qui s’affairent à petits cris pressés en cherchant leur nourriture. Il y a des moments moins favorables, les jours de pluie et de vent, et puis les chaudes après-midi de juillet et d’août, lorsque les oiseaux se tapissent immobiles et muets dans les feuillages pour la mue de leur plumage. À côté de cette omniprésence des oiseaux, que connaissons-nous de nos mammifères sauvages ? La même heure de promenade où l’on aura détecté facilement une vingtaine d’espèce d’oiseaux n’aura le plus souvent pas permis de voir un seul mammifère. Le chevreuil peut être croisé de nuit sur les routes toute l’année, mais avec un pic en automne lorsque la chasse et les premières battues ont délogé cet animal, d’habitude sédentaire, de son territoire établi ; surpris par la voiture le chevreuil marque un temps d’immobilisation, fait mine de partir à droite, puis à gauche avant de se lancer ; souvent il quitte le talus sur lequel il était pour retraverser la route et chercher à s’enfuir de l’autre côté ; lorsqu’un chevreuil vient de traverser la route devant soi, il faut aussitôt s’immobiliser car un second ou un troisième cachés dans le bois peuvent traverser à sa suite. Le lièvre a des réactions différentes. S’il est à la hauteur d’une coulée, il s’enfonce directement dans la végétation, sinon il se met à courir sur la route devant la voiture et on peut le suivre à 30 ou 40 km/h pendant quelques centaines de mètres avant qu’il trouve un chemin où bifurquer. Le blaireau a encore un autre tempérament : s’il a commencé à traverser la route, voiture ou pas, il continuera ; et si c’est un groupe de blaireaux qui est en promenade, les autres le suivront immédiatement ; on peut alors se retrouver face à trois blaireaux qui barrent la route sur toute la largeur. Le blaireau ne se déplace pas très vite en plat, mais il est capable d’un fantastique coup de rein pour monter d’une traite les talus les plus raides. Les renards sont généralement les plus prudents et les plus malins : ils n’essayent pas de traverser la route et vont calmement se cacher dans la végétation ; une exception à cela, les jeunes renards, de mai à juillet, qui ne savent pas encore ce qu’est une automobile et qui l’apprennent au prix de leur vie.
Lorsqu’on croise un chat difficile de dire si c’est un chat domestique ou un chat forestier. Le chat forestier a un pelage gris, une grosse tête, une grosse queue annelée ; lorsqu’on le voit on a l’impression d’un animal qui n’est « ni jeune ni vieux » car il a à la fois l’air « gentil » d’un jeune chat domestique et une taille égale ou supérieure à celle d’un vieux matou.
Quant au putois, à la martre et à la fouine, bien difficile de les déterminer dans les phares d’une voiture, tous trois ont un long corps souple, une longue queue poilue et progressent par bonds sur leurs courtes pattes. Ne peut-on vraiment donc voir des animaux qu’aussi fugitivement la nuit en voiture ? Dans la nature, bizarrement, c’est en s’arrêtant qu’on a le plus de chance de voir des animaux. Bien des cueilleurs de champignon ont fait l’expérience de marcher en forêt en ne voyant pas la moindre bête et juste au moment où ils s’immobilisent pour cueillir un champignon d’entendre un chevreuil bondir et s’enfuir en courant. C’est la même chose avec le lièvre qui reste tapis dans l’herbe jusqu’au dernier moment. Bien souvent en marchant on doit passer à côté d’animaux qui se sont fondus dans la végétation et que l’on ne voit pas. Si la marche donne peu de résultats, on peut essayer l’affût. Un autre bon endroit pour affûter –mais c’est connu et le morvandiau Maurice Digoy en a raconté l’histoire dans "Demain j'aurai mille ans"- c’est de grimper dans un arbre à proximité d’un terrier de blaireaux en fin d’après-midi au printemps ou en été.
L’affut le plus simple, c’est la fenêtre de la maison. J’habite, comme beaucoup de Morvandiaux, un petit hameau et j’ai des fenêtres qui donnent sur la campagne. Ma maison est à mi-pente, en bas il y a un petit étang et des prés humides où le vert sombre des carex le dispute au vert clair des graminées ; la pente est cultivée, deux années en céréales, puis sept années en prairies artificielles ; les « monts » sont morcelés de carrés de futaie de vieux feuillus, de cheintres qui se reboisent naturellement et de carrés de résineux.
Par un autre après-midi d’été j’ai vu 3 lièvres qui gambadaient. Un renard est arrivé ; un gros lièvre s’est assis sur ses pattes de derrière et l’a regardé venir les oreilles dressées à la verticale, puis lorsqu’il a jugé que le renard était assez près, il est parti sur le côté à grands bonds facétieux, a parcouru un cercle et est allé se rasseoir derrière le renard ; le goupil a continué tout droit, faisant celui qui n’a rien remarqué ou qui ne s’intéresse qu’aux campagnols. Le petit étang n’est guère fréquenté de jour par les animaux. Pourtant un matin d’hiver, alors que la neige était épaisse, 5 chevreuils sont venus pâturer les hautes herbes à la queue de l’étang, puis dérangés par une voiture lointaine, sont repartis par bonds immenses, sautant les fossés et les barbelés.
J’ai interrogé la vieille dame qui avait vécu 50 ans dans cette maison avant de me la vendre. En toute une vie, elle n’avait rien vu d’autre que renard, chevreuil et lièvre, sauf une fois des sangliers qui sont passés sans s’arrêter. En débarrassant un tas de bois dans la grange où étaient stockés le grain et les pommes de terre pour les cochons, j’ai trouvé un réseau de terriers de rats surmulots. Faute de pitance les rats ont déserté ma grange et vont tenter leur chance chez mes voisins. J’ai longtemps cru cette grange déserte de tout mammifère. J’y avais repéré le nid de la chouette effraye dans un ancien nichoir à pigeons, ceux des hirondelles rustiques sous des poutres, celui du rougequeue noir dans un recoin, ceux des moineaux dans les fissures des murs extérieurs. Et puis des artistes ont voulu donner un spectacle dans la grange et il leur fallait une petite scène où ils puissent se coucher (une idée d’artiste !) tout en se protégeant de la rudesse et de la saleté d’un sol fait de pierres de granit colmatées à la bouse de vache. L’idée a été de faire venir un camion de beau sable bien propre, d’étaler le sable au rateau et d’en faire une belle surface lisse et confortable. Hélas ! Le lendemain, jour de représentation, la belle scène était devenue un champ labouré d’où émanaient des odeurs nauséabondes… une ou plusieurs fouines (résidentes ou de passage, je ne sais pas) avaient trouvé le sable à leur goût et y avaient installé leurs latrines ! Il a fallu un hiver de neige pour que je fasse l’inventaire des mammifères du hameau. La neige est un livre où on peut tout lire de la vie des animaux. J’ai découvert qu’un renard venait tous les soirs inspecter le tas de compost au fond du potager, mais qu’il n’approchait pas plus de la maison. Le blaireau, lui, n’approche pas du hameau ; ses sentiers le contournent par le nord et par le sud. Par contre j’ai découvert qu’un lièvre circulait toutes les nuits autour de la maison ; j’ai suivi sa piste : elle zigzaguait dans mon jardin, dans le jardin d’une maison voisine et dans un petit verger attenant sans jamais en sortir ! Ce lièvre habitait juste à côté de moi, dans un rectangle d’à peine 80m par 150m et impossible de le voir ! Le printemps suivant j’ai trouvé un levraut sous une caisse à demi retournée derrière la maison. Mon lièvre était une hase ! Et le printemps d’après j’ai encore trouvé deux levrauts camouflés sous une touffe d’herbe, au pied de la table de jardin. Ce n’est que la troisième année que j’ai vu la hase pour la première fois : j’ai failli marcher dessus en parcourant le verger et elle a détalé à grands bonds. A l’automne j’ai repéré qu’elle venait grignoter les poires tombées dans le jardin. En matière animalière, le Morvan ne nous offre pas de grands spectacles. La faune est abondante et assez bien protégée, mais elle est discrète et ne s’offre pas au regard du premier venu. Il faut savoir prendre son temps, observer, vivre en harmonie avec le paysage. Mais cette discrétion est à la mesure de la proximité. La population dans le Morvan est largement dispersée en petits hameaux repartis dans le paysage. Les hommes vivent près de la nature et les animaux sauvages vivent près des hommes. Les animaux sauvages ont appris à nous connaître et à se méfier de nous. À nous de savoir prendre le temps de rentrer dans leur intimité.
Empreintes des ongulés sauvages du Morvan
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